Avec le morcellement de l'empire carolingien, l'émiettement de l'autorité publique et l'émergence de la féodalité, battre monnaie cesse d'être un droit régalien, car nombre de seigneurs d'un rang inférieur se font attribuer, ou s'arrogent, le droit de monnayage. Dans la période qui nous intéresse, nous voyons les rois de France s'efforcer justement de reconquérir cette exclusivité de puissance émettrice -les bénéfices financiers tirés du monnayage suffisant à expliquer l'âpreté de la lutte à cet égard, entre le pouvoir royal et les grands feudataires. Les mesures monétaires le plus souvent imposées par le roi sont le cours forcé, l'interdiction d'imiter le type royal et la restriction de circulation des monnaies baronnales.

Pendant plus d'un siècle et demi, il est avéré qu'une dizaine de comtes de Poitou et de rois de France-quasiment tous- ont fait frapper des espèces monétaires, royales ou féodales, à l'atelier du château de Montreuil-Bonnin. 

La frappe est réalisée dans un atelier dont le maître est, soit nommé par le roi ou le comte, soit déclaré vainqueur d'une mise aux enchères de la charge. Aux termes d'un bail, le maître est tenu de fabriquer, dans les délais prescrits, une quantité spécifiée de métal -or, argent, ou cuivre- , qu'il achète de ses deniers. Il verse le " seigneuriage " au comte ou au roi et garde pour lui comme bénéfice -le " brassage ", c'est-à-dire la différence entre le prix d'achat du métal et le coût de fabrication d'une part, et d'autrepart le cours des espèces frappées. Nous connaissons les noms de quelques maîtres de l'atelier de Montreuil et nous avons aussi conservé quelques baux. Le personnel de l'atelier comprend : le tailleur, souvent un orfèvre, qui prépare les coins;les monnayeurs qui frappent les pièces au marteau; les ouvriers fondeurs, tailleurs et recuiseurs qui préparent les flans. Les contrôleurs -garde, essayeur et contregarde- représentent l'autorité royale ou comtale. La délivrance est donnée par le garde.

En ces temps troublés, on voit surgir des ateliers plus ou moins temporaires et secondaires, installés à la hâte ici ou là, selon les aléas des conquêtes, abandons et reconquêtes de telle ou telle ville, ou place-forte.

Montmorillon, par exemple, ne semble avoir frappé monnaie qu'en 1292-93, à la différence de Montreuil-Bonnin qui fut un atelier principal, installé dans un site bien protégé d'incursions ennemies et à proximité de la capitale du comté, ce qui réduisait les dangers inhérents au transport de fonds.

Afin d'illustrer l'importance de Montreuil-Bonnin pour le monnayage de l'argent dans les années 1310-1312, rappelons que seulement huit autres ateliers sont alors actifs en France et que Montreuil occupe la seconde place pour les trois années considérées.

Pour 1310, 2,6 tonnes d'argent pur y sont frappées; seul Troyes en frappant davantage (3,3 tonnes), les autres étant loin derrière.

Même schéma pour 1311, avec 8 tonnes pour Paris et 6,2 tonnes pour Montreuil qui occupe un beau second rang.

Et pour 1312, Paris frappe 7 tonnes et Montreuil-Bonnin 6,4 tonnes, tenant encore facilement son rang de second devant tous les autres.

Au cours de cette période, 122 tonnes d'argent pur ont été au total monnayées en France, dont une quinzaine à Montreuil-Bonnin. C'est aussi l'époque où, à l'échelon européen, la France tient la première place pour le poids d'or et d'argent monnayés [John Day, The medieval market economy, Tableau 4.1].

Le monnayage comtal commence avec Richard Coeur de Lion, qui installe l'atelier et il se poursuit avec son neveu Othon en 1196-98. Il se poursuit peut-être après la mort de Richard en 1199, avec Aliénor et Jean sans Terre, et pendant la brève aliénation du château à Hugues X de Lusignan depuis environ 1230, jusqu'à 1242. L'atelier est ensuite très actif sous le gouvernement du comte apanagiste Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis. A partir de 1271 -mis à part l'intermède de 1311 à 1316, du temps de l'apanagiste Philippe de Poitiers, futur Philippe V-, le monnayage passe aux mains des souverains Philippe III , Philippe IV le Bel et ses trois fils et enfin Philippe VI de Valois.

Dans Les Monnaies des rois de France, Jean Lafaurie et Pierre Prieur recensent les ateliers actifs dans tout le royaume sous Philippe VI de Valois : plus d'une quinzaine entre 1331 et 1350, mais certains brièvement, à la différence de l'atelier de Montreuil-Bonnin que seuls les Anglais du comte de Derby réussiront à faire définitivement cesser de fonctionner.